Cet été, suite à la visite de l’exposition « Les minis textiles » au Musée Jean Lurçat à Angers, j’ai flâné dans la librairie du musée. Et j’ai trouvé cette pépite !
J’ai voulu ici vous proposer de larges extraits de ce texte sur l’art d’orner, tout en finesse. Chaque mois vous trouverez de nouveaux extraits ! Et n’hésitez pas à acheter ce petit livre que vous prendrez plaisir à lire et relire, prêter ou offrir …
Quatrième de couverture
La collection “Petite philosophie du voyage” invite Agnès Guillemot, éditrice et brodeuse, à deviser sur l’art ancestrale de produire du beau avec peu d’outils. Fil, perles, aiguille ou crochet s’animent dans les ateliers ; robes et costumes s’ornent de motifs inspirants ; la brodeuse offre au monde un geste aussi patient que réfléchi, aussi léger qu’essentiel.
Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage,
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
Polissez-le sans cesse et le repolissez ;
Ajoutez quelques fois, et souvent effacez.
Nicolas Boileau « Art poétique » 1674
Sommaire
Dans un atelier de broderie
Pourquoi broder ?
La broderie dans l’histoire
Que brodons-nous ?
La fin est proche. Encore quelques perles à poser, une volée de pétales à dessiner au ruban de soi, une ou deux tiges à souligner au fil de coton blanc. Piquées dans le tissu, des épingles à tête ronde signalent les imperfections à retoucher, les oublis en attente d’être comblés. La pièce est maintenue dans un cadre dont les montants horizontaux dépassent l’envergure de mes bras. Posé sur deux tréteaux en bois, le métier tend le tissu comme il faut, fait de l’organza blanc un lac figé, translucide comme du calque. L’ouvrage concentre toute notre attention, à nous, les brodeuses en action. Gestes vifs mais mesurés, bruissement du papier de soie protégeant le tissu de nos bras impatients, de nos corps en tension. Six mains droites, déterminées, se lèvent et retombent, vite ; les aiguilles fondent dans la soie, la traverse, réapparaissent, la pointe en l’air, attrapent une perle qui dégringole sur le fil, et replongent. Signes de haute couture, les crochets de Lunéville s’agitent, sautillent le long de l’étoffe frémissante, fine et légère, qui ne fuit pas l’aiguille, ne tremble ni ne flotte, mais résiste aux assauts de la pointe. Les fils de trame s’écartent, les lames des ciseaux claquent, le fil cède dans les mains gauche en un petit crac, la main droite survole une tulipe en passant à la suivante. Ces gestes se répètent, en décalé pour éviter heurts et maladresses. Points tirés, points d’épines et de chaînette se succèdent. Les minutes filent, sans bruit dans la lumière égale, à la fois puissante et douce. Peu d’ombre pour dire les heures qui passent.
Puis le ballet ralenti. Points finals. Les crochets se couchent, les doigts se posent ; une à une, les nuques se redressent. Six paires d’yeux scrutent chaque centimètre carré à la recherche d’une feuille oubliée, d’un pétale mal dessiné, d’une perle trop légèrement fixée. Pour les repentirs, c’est maintenant. Il sera malaisé, voir périlleux, de revenir une fois la pièce démontée du métier. Vérifier qu’il n’y a plus aucun tracé bleu apparent. L’œil part du milieu devant la de la robe, de la rosace brillante et chargée, d’où jaillit un bouquet de feuilles et de tiges terminées par des tulipes en ruban et en perles. Il caresse les volutes, s’arrête quand il doute d’une ligne floue ou tordue, d’un renflement suspect. Il enregistre en passant les nuances de blanc, optique ou soit, opaque ou transparent, lumineux ou assourdi, le gris métallique aux reflets subtils, les strass qui lancent de petits éclairs ; chaque nuance en appelle une autre, chaque matière flatte sa voisine. La broderie est aussi un coloriage.
Un regard vers le dessin de la robe fixé au mur, au milieu des échantillons et des croquis : l’esquisse du couturier, à l’aquarelle, donne le cap. Un regard vers le devant achevé. Une rapide comparaison. C’est bon. D’un geste, bobines, ciseaux, sachets et boîtes de fournitures sont écartés et l’immense métier à broder est retourné. Tintement des quelques perles et épingles oubliées dans les plis du tissu, qui dégringolent. Apparaît crûment l’envers de l’ouvrage, ses entrailles. Le dessin se lit autrement, simplifié ou incroyablement embrouillé de nœuds, d’épaisseurs successives de fil. Les dos se courbent, les yeux balaient à nouveau pour “les propretés” : les mains effleurent, passent et repassent, impitoyables, cherchant les moindres fragilités. On coupe, on raccourcit la queue des nœuds, on retend une boucle lâche. C’est bon. Nos corps à présent relâchés se déplient, s’étirent, et un soupir commun de soulagement annonce la tombée de métier.
En un instant, le devant est désépinglé, décousu, ôté du métier démantibulé qui révèle sa structure d’une simplicité enfantine : deux lattes verticales, deux mortaises horizontales, quatre clous pour les assembler, de longs rubans de sergé, les tirettes, qui gisent à terre comme les bandelettes d’une momie ressuscitée, inutiles après avoir servi à maintenir la tension sur les côtés. Immense, le devant de la robe de mariée reprend son ampleur, sa forme se lit de nouveau : le V de l’encolure, l’arrondi des emmanchures, la courbure des hanches, la largeur du bas annonçant une silhouette des Mille et une Nuits dessinée sur-mesure par un grand couturier pour une princesse du Golf, selon son désir. Elle sera modelée, brodée et cousue à la main, à Paris, capitale de la haute couture. Des milliers d’heures de travail. Des kilomètres de fil et des centaines de mètres de ruban, de perles et de strass. La démesure faite robe ! La robe couleur du temps de Peau d’Ane, reflet d’un ciel l’hiver sur lac gelé, paysage inexistant là où elle sera portée.
Le flot d’organza est suspendu à un cintre ; il ondule, provoque de minuscules feux argentés, de sourds miroitements nacrés. Odeur de fibres, de foin et de chaleur, celle du fer à repasser. Les perles cliquettent doucement en s’entrechoquant. Nos yeux ne se perdent dans leurs lueurs, dans le dessin parfait du fil ; les esprits imaginent déjà la robe montée. Un petit silence admiratif, un ravissement, une fierté, un apaisement aussi. Quelques exclamations, des rires, des regards complices et des mines inquiètes (“ Ca grigne un peu, non ?), et l’on caresse le tissu du plat de la main comme la joue d’un enfant. Une respiration, pour nous toutes, déjà prêtes à broder la suite. On additionne les heures passées, la somme est inscrite sur le dessin du couturier. Le total dira le prix. On enchaîne. Le dos de la robe est attrapé, les mortaises sont déjà posées sur les tréteaux, prêtes à l’accueillir. Aucun répit : il ne reste guère de temps pour terminer.
Que faisons-nous là, quelle est cette frénésie qui s’empare de nos mains ? Pourquoi accorder tout ce temps à l’accessoire ? Car, à première vue, la broderie ne sert à rien. Sa définition formulée sous Louis XV dans “L’art du brodeur” par Charles-Germain de Saint-Aubin, “dessinateur du Roy en broderie et dentelle”, l’affirme : “Broder est l’art d’ajouter, à la surface d’une étoffe déjà fabriquée et finie, la représentation de tel objet qu’on désire, à plat ou en relief, en or, argent ou nuance.” Et l’étymologie le confirme : le terme broderie viendrait, selon le “Trésor de la langue française” de Alain Rey, du germanique, peut-être aussi de la langue des Francs, des Goths ou des Lombards. Dans chacune de ces origines se retrouvent l’idée de parure ainsi que la matérialité de l’outil par lequel elle est réalisé : une pointe. Broder, c’est orner avec une aiguille ou un crochet. Alors, fondamentalement, la broderie se situe dans l’échelle des importances derrière le tissage, grâce auquel un tissu nait de l’entrelacement de fils, derrière le tricot, dont la succession des mailles produit une matière souple, et derrière la couture, qui fait tenir ensemble des pièces pour former un vêtement, une tente, un sac, une outre… Ces objets habillent, abritent, contiennent, transportent et conservent, qu’ils soient ornés ou non. Le glissement de la broderie vers la futilité, la vanité voir l’hypocrisie n’est pas loin.
J’entendais il y a peu des étudiants en plein travail, attablés comme moi à la terrasse d’un café. Entre le bruit des verres, des feuilles éparpillées et des stylos, les soupirs paresseux et les rires, cette exclamation, soudain : “Vas-y, c’est hyper simple : tu prends le sujet, tu grattes trois lignes et après tu brodes ! En d’autres termes, tu délais, tu amplifies, tu enjolives, quitte à raconter n’importe quoi pourvu que les lignes s’accumulent, que la copie soit remplie. Hasard ou non, ce sens figuré du verbe broder apparaît au temps des Précieuses ridicules, à la fin du XVIIe siècle. Depuis, la broderie oscille entre accessoire et agrément superflu. En témoigne les usages techniques du mot : une note brodée est, en musique, un ornement mélodique, et les horticulteurs désignent par l’expression “parterre de broderie” un motif dessiné par du buis, du gazon ou d’autres plantations. Mais à force de supprimer le superflu, n’en vient-on pas à menacer l’essentiel ? “La poésie traduite en prose n’est plus qu’un canevas dont on a ôté la broderie”, se désolait Madame de Staël.
Au sens propre ou au figuré, avec une aiguille ou des mots, tout le monde brode, et depuis bien longtemps. Comme l’art de raconter des histoires, la broderie est une pratique largement répandu, apparue à l’âge du bronze et ayant infusé presque partout où des humains se sont établis, de l’Extrême-Orient à l’Occident, des extrémités glacées du Groenland, de la Scandinavie et de la Sibérie aux confins de l’Amérique du Sud et l’Afrique subsaharienne.
Les pièces textiles, sensibles aux attaques de la lumière, de l’humidité et des insectes, se conservent mal, et bien rares sont celles qui ont traversé les millénaires. L’imagination doit donc se les représenter à partir des bas-reliefs, des sculptures, des mosaïques, des peintures parfois, et des textes. Dans la Bible, le livre de l’Exode décrit la tunique d’Aaron “brodée de grenades de couleur bleue, pourpre et cramoisie, entremêlées de clochettes d’or” (Ex 28,33) ; à Rome, Martial cite “une serviette brodée en laticlave” parmi les cadeaux reçus par l’avocat Sabellus lors des Saturnales (Epigrammes, IV, XLVI)…
L’un des plus mémorable vestiges à nous être parvenu a été découvert en 1922 par Howard Carter et son équipe d’archéologues dans le tombeau de Toutankhamon. Tout le monde visualise aujourd’hui le masque en or placé sur le visage du pharaon. Mais ce joyau n’est qu’une pièce du trésor, composé notamment de mobilier, de bijoux et de vêtements. Dans cette fantastique collection d’objets, je retiendrai une tunique de cérémonie, vieille de plus de 3000 ans, où les fils teints et les perles ovales dessinent des palmettes, deux cobras à la tête surmontée de la couronne blanche de la Haute-Égypte, ainsi que des cartouches figurant le nom royal de Toutankhamon, Nebkheperourê. Et le bas du vêtement est brodé d’animaux et de motifs végétaux.
La plus ancienne broderie que j’ai pu observer était exposée dans une vitrine du Musée national des arts asiatiques – Guimet, à Paris. Il s’agit d’un fragment de broderie d’or tadjike réalisée au IVe siècle ou au IIIe siècle avant J-C. Si infime au milieu des poteries et des bijoux, un bout de tissu de quelques centimètres révèle une bordure ornée d’une frise en lames d’or… J’ai imaginé la pièce intégrale, son ampleur, la vivacité du pourpre souligné par l’or fin. Puis j’ai vu une main marteler le précieux métal, découper la feuille obtenue étroits rubans – la lame -, et d’autres mains piquer l’aiguille, plaquer la lame contre l’étoffe, plier le ruban d’or pour dessiner l’angle droit, réitérant ce geste autant que nécessaire pour couvrir plusieurs mètres. Deux milles ans plus tard, je me tiens face à ce morceau de parure et, en un coup d’œil, je reconnais la technique, les matières. Un vertige me saisit, moi qui fait aussi resplendirent d’or et d’argent les vêtements des puissants. Les siècles s’entrechoquent, traversés par un fil qui me relie à ses œuvres lointaines, à mes paires immémoriaux. Le voyage dans le temps et l’espace vers l’Occident du XVIIIe siècle est peut-être moins étourdissant mais autrement poignant. J’ai pu admirer de très près un habit masculin de cette époque, en soie rose saumon et aux broderie florales argent, bleu outremer, azur et vert anis glissant le long des bords et autour du col, entourant les poignets, fusant jusque sur les boutons. En plus de la magnificence et de la perfection à peine croyable du travail, ce sont le col élimé, les poignets usés, la couleur plus intense et plus juste sous les avant-bras et dans les plis qui m’ont surtout émue : c’étaient les traces d’un homme ayant vécu, marché, respiré il y a trois cents ans, et qui n’est plus. Permanence muette des choses : “Souviens-toi que je demeure et que tu es mortel”, semblait dire le vêtement silencieux. Impossible d’oublier, enfin, le minuscule monogramme rouge, d’une finesse et d’une précision de souris brodé dans un coin de la chemise du petit Louis XVII : une pièce modeste témoignant de la courte vie d’un garçonnet et mêlant quelques lignes de l’histoire de France au destin effacé de la brodeuse – sa nourrice ? sa gouvernante ?… Quant à la robe de mariée sur laquelle je travaille avec d’autres, que deviendra-t-elle dans les siècles à venir ? Traversera-t-elle aussi les âges ? Sera-t-elle remisée et oubliée ou bien donnée, transformée pour servir à nouveau, jetée, vendue ou, qui sait, léguée à un futur musée ?
Suivant les hommes, les arts et les idées, la broderie circule. Outils, techniques, matières et motifs passent allègrement les frontières au gré des échanges commerciaux, des campagnes militaires, voyagent le long des routes, dans les comptoirs et dans les ports. Les croisés rapportent des broderies orientales, dont byzantines, qui font progresser les artisans européens. À l’inverse, à Madagascar, c’est la broderie à l’occidentale qui est introduite par les missionnaires britanniques, puis réinterprétée à l’aune de la culture malgache. Dépossessions, appropriation et contrefaçon sont les seules règles. Si l’aiguille – d’abord épine ou arrête de poisson, puis effilée et percée par la main de l’homme dans du bois, de l’ivoire ou de l’os – remonte au temps préhistoriques, notre aiguille en acier serait née aux XIVe-XVe siècle en Europe, introduite par les Arabes mais inventée par les Chinois. Le crochet de Lunéville, alternative à celle-ci, avec sa pointe recourbée habillée d’un manche en bois, est un autre bel exemple d’appropriation et de détournement d’une technique : le crochet est né en Chine, a été adopté par les Indiens, qui continuent de l’utiliser à leur manière, sur l’endroit du tissu, puis es arrivé en Europe au XVIIIe siècle pour broder au fil points de chaînette et de Beauvais. L’appellation de Lunéville n’est donné qu’à la fin des années 1960, quand Louis Ferry-Bonnechaux, natif de cette cité meurthoise, imagine une technique de broderie perlée pour remédier au catastrophique désntérêt pour la broderie blanche, qui met en péril économique l’est de la France : “Les perles sont enfilées par le fil avec lequel brode l’ouvrière ; sa main droite fait un point de crochet, sa main gauche sous le métier pousse une perle à chaque point.” Cette invention sauve les brodeuses lorraines, triomphe durant les Années folles et leur cohorte de robes à paillettes et à franges perlées jusqu’à la crise de 1929, qui met brutalement fin à cette féerie. Depuis, le crochet de Lunéville s’est réfugié dans les ateliers de haute couture, auprès des “lunévilleuses”; sa maîtrise, moins intuitive que l’aiguille, rend perplexe voir décourage les néophytes qui, souvent, l’abandonnent et reste à jamais “mainteuses”. La distinction existe toujours, en un succédané de la querelle des Anciens et des Modernes.
Souple et fluctuante, la broderie a le don de s’adapter à tous les milieux, utilisant les ressources locales : dans les ateliers parisiens, je brode du fils de coton, de soie ou métallisé, parfois de lin, de laine ou de cuir, souvent du ruban, du coordonnet et de la soutaches. De temps à autre je travaille le feutre, le raphia ou le canetille, ce petit ressort métallique coupé puis posé comme une perle. Il m’est arrivé d’utiliser la matière plastique fluo des scoubidous, le moelleux doux et blanc du coton hydrophile et la face dorée, fine et étincelante, d’une couverture de survie. On brode la laine de lama, d’alpaga ou de vigogne dans les Andes, les poils de Rennes en Sibérie. Relief et lumière sont apportées par les perles naturelles ou de culture, les perles de verre, de plastique, de métal ou de bois, ainsi que par les cuvettes et les paillettes – petits disques en matière synthétique incurvés ou plats, percés d’un trou en leur milieu – ou leurs ancêtres métalliques, le paillon, enfin par les sequins et les strass. Coquillages ou graines, petits morceaux d’ivoire ou d’os percés, élytres d’insectes ou piquant des porc-épic en Inde ont pu agrémenter les tissus… Tout ce qui peut être percé, tout ce qui est suffisamment souple pour se glisser dans le chat d’une aiguille est matière à broderie. “Il n’est guère de nation qui ne brodent avec les différentes matières que produit leur climat”, résume Saint-Aubin, le théoriciens des Lumières.
D’où vient alors et comment caractériser cet élan vers la broderie qui survole les siècles et les pays ? Sur le “support d’images » qu’est le tissu (l’expression et de l’archéologue François Baratte), l’ornement à l’aiguille vient embellir, donc personnaliser. Tous les motifs sont bons à cela, déclinés à l’infini, inspirés par le monde autour de soi et passés au tamis de l’esprit. On figure la nature dans ses largesses et sa prodigalité : des arbres, des fruits et des légumes (patates douces et haricots au Pérou, grenades dans l’eEmpire ottoman); des fleurs communes, exotiques ou stylisées ; des animaux réels ou imaginaires, parfois représentés dans des scènes de chasse, un des motifs les plus universels selon l’historienne du textile Sheila Pain, observé de l’Espagne à la Sibérie ; le soleil et les astres, enfin. Du côté de la géométrie, des triangles, spirales, croix, étoiles enrichissent les étoffes du monde. Figuratifs ou abstraits, isolés ou répétés dans des compositions savantes ou des dessins plus naïfs, ces ornements sont parfois très proches des tatouages que Marco Polo désigne d’ailleurs comme des “broderies de peau”. On brode enfin des lettres, des monogrammes ou des abécédaires, parfois un prénom, une adresse, des coordonnées, voir des phrases, précieux indices pour démêler le sens à donner à cela. Car la broderie en dit long : on ne brode pas seulement pour passer le temps, pour dessiner ce qu’on trouve beau, ce qu’on aime. Étant accessoire, la broderie devient un supplément qui agit comme un élément de distinction. On brode alors pour dire quelque chose de soi, pour se démarquer de celui qui ne porte aucun ornement ou qui revêt un autre motif, pour afficher une certaine identité, son statut ou sa fonction, politique, religieuse ou militaire, pour éblouir aussi. Cela dit, la broderie, tout comme l’affirmation d’une singularité ou d’une appartenance, n’est pas uniquement une affaire de puissants et de riches. Partout, dans les bourgs et dans les faubourgs, dans les châteaux et dans les campagnes, on brode. En s’attachant à décrire les habits d’un peuple, broderies comprises, les ethnologues parviennent ainsi à dessiner des frontières entre familles, entre villages et entre communauté.
Dans la quête de sens, le symbolique voir le sacré surgissent parfois, qui transforment d’innocentes de broderies en de véritables talismans : les lames d’argent disposées en cercle dans les plis des jupes roumaines, les tessons de verre ou de mica fixés au point de feston dans les vêtements et le linge de maison indien – afin que les miroitements chassent les mauvais esprits terrifiés par leur propre reflet -, les “mains de Fatma” (khamsa) brodées sur divers tissus n’ont pas d’autre but, tout comme l’œil rouge aux fils laissés flottant qu’on trouve au dos des capes noires des bergers berbères du Maroc, ou les ceintures de mille points (senninbari) portées par les aviateurs japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Par l’aiguille s’esquisse une sémiologie insoupçonnée et partiellement obscure, véritable tour de Babel qui recueille les préoccupations, les idées et les rêveries humaines.